Allaitement et situations d'urgence : incendie, inondation, tempête , évacuation
- il y a 7 jours
- 14 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 5 jours
Introduction
En France, les catastrophes naturelles ne sont pas une abstraction lointaine. Incendies de forêt dans le sud, inondations dans le nord et l'ouest, tempêtes violentes : chaque année, des familles sont contraintes d'évacuer leur domicile en quelques minutes. Or, dans la précipitation d'une évacuation, l'alimentation du nourrisson est rarement anticipée. Comment continuer à allaiter sous le stress ? Faut-il accepter les dons de lait infantile en poudre ? Que mettre dans son kit d'évacuation quand on a un bébé ?
Cet article rassemble les données scientifiques et les recommandations internationales pour aider familles et professionnels de santé à se préparer.

L'allaitement, un atout majeur en situation d'urgence
En situation de crise, l'accès à l'eau potable, à l'électricité et aux équipements propres devient incertain.
En France, contrairement à d'autres pays, il n'y a pas de directives officielles sur l'alimentation du nourrisson en situation d'urgence.
C'est là que l'allaitement maternel peut être un atout pour les familles. Le lait maternel est disponible sans délai, à la bonne température, sans risque microbiologique, et adapté aux besoins exacts du bébé.
La récente position de l'ABM rappelle que l'allaitement offre une source de nutrition sûre et fiable qui ne dépend ni d'eau propre, ni de matériel, ni d'électricité, et il protège aussi la mère elle-même, notamment via l'espacement des naissances et la réduction du risque d'hémorragie du post-partum.
Les données épidémiologiques sont en faveur de l'allaitement dans ces situations. Une analyse de la Commission européenne (2014) indique que les nourrissons non allaités présentent un risque de décès 14 fois plus élevé dans les contextes d'urgence.
Lors du tremblement de terre de Jogyakarta (Indonésie, 2006), le taux de diarrhée chez les nourrissons non allaités atteignait 25 %, contre seulement 12 % chez les bébés allaités, dans un environnement où l'accès à l'eau propre était compromis pour l'ensemble de la population.
Pour les bébés de moins de 6 mois allaités exclusivement, une autre donnée rassure : le lait maternel étant composé à 88 % d'eau, ils n'ont pas besoin d'eau supplémentaire, même par forte chaleur. L'Australian Breastfeeding Association (ABA) le confirme explicitement dans ses recommandations pour les situations d'urgence.
Au-delà de la nutrition, l'ABM souligne un autre mécanisme protecteur : l'allaitement abaisse la réponse au stress maternel, en partie grâce à la libération d'ocytocine, ce qui renforce la résilience des mères face à des circonstances traumatiques et les aide à offrir des soins sensibles et rassurants à leur enfant, un facteur qui protège à son tour la santé mentale et le développement de ce dernier. La seule odeur du lait maternel suffirait d'ailleurs à diminuer les réponses de stress et de douleur du nourrisson.
Le stress perturbe l'allaitement, mais ne le stoppe pas
C'est l'une des croyances les plus répandues : "j'ai eu peur, mon lait s'est tari."
En réalité, le stress ne supprime pas la production de lait. Ce qu'il perturbe, c'est le réflexe d'éjection : ce mécanisme piloté par l'ocytocine qui permet au lait de "descendre" et d'être disponible pour le bébé. Plus précisément, le stress réduit la fréquence des pics de sécrétion d'ocytocine, ce qui ralentit la descente de lait et peut allonger la durée des tétées, sans pour autant réduire la production globale à court terme. L'ABM précise toutefois qu'une gêne chronique et prolongée du réflexe d'éjection pourrait, sur le long terme, finir par affecter la production si le lait est moins bien retiré du sein.
L'adrénaline et le cortisol sécrétés en situation de stress interfèrent temporairement avec l'ocytocine. Le lait est là, mais il ne coule pas facilement. Pour la mère et son entourage, cela peut ressembler à une disparition du lait mais c'est une situation temporaire et réversible. Le Groupe IFE (Infant Feeding in Emergencies Core Group), qui élabore les directives internationales sur l'alimentation du nourrisson en urgence, insiste sur ce point dans son Guide Opérationnel : créer un espace sûr, calme et privatif permet de rétablir le réflexe d'éjection en quelques minutes.
Helen Gray, consultante en lactation IBCLC et coordinatrice des initiatives de réponse aux urgences pour les Lactation Consultants of Great Britain (LCGB), l'a formulé avec clarté lors de la crise ukrainienne de 2022 : un bébé qui pleure peut simplement exprimer du stress, pas de la faim.
Du fait de la co-régulation émotionnelle : si la mère est stressée car en cours d'évacuation, il se peut que l'enfant pleure et soit difficile à consoler.
Cette observation rejoint les données du Groupe IFE et de l'ABM : en situation de crise, les comportements normaux du nourrisson (réveils fréquents, tétées prolongées, agitation au sein) sont souvent interprétés comme un signe de lait insuffisant, alors qu'ils reflètent surtout le contexte de rupture et d'instabilité.
L'ABM ajoute que la véritable cause d'une baisse de lactation perçue ou réelle est le plus souvent la déshydratation maternelle et l'espacement des tétées (lié à un contexte de déplacement permanent, de fatigue extrême ou de manque d'intimité ) plutôt que le stress en tant que tel. Réhydrater la mère et augmenter la fréquence des tétées suffit généralement à relancer rapidement la production.
Enfin, la relactation est possible. Des mères ayant interrompu l'allaitement à la suite d'un déplacement ou d'un traumatisme ont pu le reprendre avec un accompagnement qualifié. Une revue systématique citée par l'ABM montre que la reprise de sécrétion lactée peut débuter entre 2 et 15 jours selon les cas, une alimentation mixte étant généralement atteinte entre 2 et 18 jours, et un allaitement exclusif entre 3 et 30 jours. Les mères ayant arrêté le plus récemment et n'utilisant pas de biberon réussissent mieux, surtout avec un accompagnement intensif dès les 10 premiers jours. La relactation nécessite une stimulation fréquente du sein et, dans certains cas, le recours à un système de supplémentation au sein (dispositif d'aide à la lactation, DAL) pendant la phase de remontée de la production. L'IFE Core Group comme l'ABM en font une priorité dans leur réponse aux urgences.
L'ordre de priorité des options alimentaires pour un nourrisson non allaité
C'est l'un des apports les plus concrets de la position 2024 de l'ABM : pour un nourrisson de moins de 6 mois qui ne peut pas (ou plus) être allaité directement, les options doivent être envisagées dans un ordre précis, du plus proche du lait maternel au plus éloigné :
Allaitement direct au sein
Lait maternel exprimé par la mère elle-même, donné au gobelet
Relactation
Allaitement par une autre femme (nourrice de lait / "wet-nursing")
Lait de donneuse, si possible issu d'un lactarium, donné au gobelet
Lait infantile en poudre, en dernier recours
Le recours au lait infantile ne devrait intervenir qu'après évaluation individuelle des besoins par un professionnel de santé formé, et seulement dans des situations bien précises : mère en cours de relactation, transition d'une alimentation mixte vers l'allaitement exclusif, séparation maternelle temporaire, attente d'un lait de donneuse ou d'une nourrice, enfant orphelin, mère absente durablement, contre-indication médicale reconnue à l'allaitement, mère trop malade pour allaiter, rejet du nourrisson par la mère, ou survivante d'agression sexuelle ne souhaitant pas allaiter.
Un simple souhait maternel de nourrir au lait infantile, en dehors de ces situations, n'est pas en soi un motif suffisant selon l'ABM.
Concernant l'allaitement par une autre femme : cette pratique ancienne reste parfois taboue dans certains contextes culturels, mais l'ABM rappelle que les urgences font souvent évoluer les perceptions à ce sujet : les récits de la guerre en Ukraine montrent des mères ayant allaité plusieurs nourrissons sous siège. Un dépistage VIH des donneuses de lait ou nourrices, quand il est possible, est recommandé. J'évoque ce thème dans cet article
Les dons de lait artificiel en poudre : une fausse bonne idée
Face à des images de familles déplacées avec des nourrissons, le réflexe humanitaire est compréhensible : envoyer du lait en poudre. C'est pourtant une réponse qui peut s'avérer dangereuse, et qui est déconseillée par l'ensemble des organismes de référence : OMS, UNICEF, Groupe IFE, et désormais l'ABM, qui est explicite : aucun don de lait infantile en poudre, de biberons, de tétines ou de tire-lait ne devrait être accepté en situation d'urgence.
Les raisons sont multiples :
La préparation du lait infantile en poudre exige de l'eau potable (idéalement portée à ébullition puis refroidie autour de 70°C pour détruire les bactéries, car la poudre de lait infantile n'est pas stérile), des biberons stérilisés et des conditions d'hygiène rigoureuses : autant de ressources qui font défaut en situation d'urgence.
Un don de substitut de lait maternel non ciblé peut conduire des mères allaitantes à substituer leur lait par crainte de ne plus en avoir, déclenchant une réelle baisse de production par diminution des tétées.
Le cas du tremblement de terre du Sichuan (Chine, 2008) est devenu un exemple emblématique : des fabricants de substituts de lait maternel avaient distribué massivement leurs produits dans les zones sinistrées, profitant de la situation pour accroître leur présence commerciale, au mépris des recommandations de santé publique. Après le séisme de Jogyakarta en 2006, l'ABM rappelle que les familles ayant reçu des dons non ciblés de lait infantile avaient près de deux fois plus de risque que leur nourrisson ait souffert de diarrhée dans la semaine précédente, comparées à celles qui n'en avaient pas reçu.
Cela ne signifie pas qu'il ne faut jamais soutenir les mères qui n'allaitent pas. Le Groupe IFE, tout comme l'ABM, est clair : un soutien ciblé, organisé et supervisé par des professionnels de santé qualifiés est possible pour les nourrissons qui ne peuvent pas être allaités. C'est l'organisation des dons non contrôlés qui pose problème, pas le soutien lui-même — et lorsqu'un apport de lait infantile est justifié, l'ABM recommande qu'il soit acheté plutôt que donné, notamment via les circuits d'approvisionnement encadrés par l'UNICEF, et qu'il soit distribué discrètement pour ne pas décourager les mères qui allaitent.
L'ABM ajoute une précision pratique utile : lorsqu'un nourrisson n'est pas allaité directement, mieux vaut privilégier le gobelet plutôt que le biberon dès que l'eau chaude et le lavage rigoureux ne sont pas garantis, car un gobelet se nettoie plus facilement et plus efficacement — y compris chez le nouveau-né.
Préparer son kit d'évacuation avec bébé
L'ABA recommande de prévoir un kit couvrant au minimum 3 jours, en supposant l'absence d'accès à l'eau courante, à l'électricité ou au gaz. Le contenu varie selon le mode d'alimentation.
Pour une mère qui allaite directement
Un porte-bébé ou une écharpe (favorise la proximité, le contact peau à peau, discrétion pour téter)
10 à 20 litres d'eau pour la mère (hydratation et hygiène de base)
Aliments énergétiques non périssables (barres de céréales, fruits secs)
36 couches, lingettes, bavoirs, petite couverture
Pour une mère qui tire son lait
En plus du kit précédent, apprendre à exprimer le lait à la main avant qu'une urgence survienne est fortement recommandé, aussi bien par l'ABA que par l'ABM : en l'absence d'électricité, un tire-lait électrique est inutilisable, et même un tire-lait manuel exige un lavage à l'eau chaude difficile à garantir en urgence.
24 à 27 petits gobelets en plastique à usage unique (pour donner le lait exprimé sans biberon)
Savon et eau pour le lavage des mains
Plan de secours pour utiliser le lait immédiatement si aucune réfrigération n'est possible
En cas de coupure d'électricité : les réserves de lait du congélateur
Pour une mère qui donne du lait infantile en poudre
Une boîte de préparation infantile non ouverte (vérifier la date de péremption tous les 3 mois)
12 à 14 petites bouteilles d'eau minérale (250 ml) pour la préparation
15 litres d'eau supplémentaires pour l'hygiène des surfaces et des mains
24 à 27 biberons stérilisés à usage unique OU gobelets en papier (un par repas)
Savon, essuie-tout en papier, lingettes désinfectantes
Note importante de l'ABA : si la stérilisation des biberons est impossible, la mise en gobelet est préférable à un biberon non stérilisé : un point que l'ABM reprend d'ailleurs à son compte comme recommandation générale.
En cas de panne de courant électrique pour les réserves de lait maternel
Un lait qui a décongelé mais contient encore des cristaux de glace peut être remis au congélateur.
Options en cas de panne de courant :
Essayer de trouver des voisins avec un congélateur qui fonctionne, ou
Ne pas ouvrir la porte du congélateur
Si le congélateur est plein, il garde la nourriture en sécurité pour 48h. S'il est à moitié plein, ce sera 24h. Pour le réfrigérateur, ce sera 4h.
Une glacière remplie de votre lait, entourée de journaux et de blocs de froid bleus, est une autre option.
Quand le courant revient, vérifiez votre lait : s'il a commencé à se liquéfier mais qu'il reste des cristaux, vous pouvez le recongeler. S'il est complètement liquide et toujours froid, mettez-le au réfrigérateur et utilisez-le dans les 24h.
L'ABM signale par ailleurs, à propos des tempêtes de neige et autres coupures de courant prolongées, qu'il faut arbitrer entre le fait d'ouvrir le congélateur et le risque de perdre le contenu. Le document suggère, si les températures extérieures sont durablement sous zéro, d'envisager de stocker les réserves de lait congelé à l'extérieur, dans un contenant protégé des animaux.
Ce que les recommandations australiennes, britanniques et l'ABM ajoutent
Les recommandations australiennes de l'ABA, développées notamment dans le cadre des feux de brousse (Bushfire Emergencies Project), sont parmi les plus détaillées au monde sur ce sujet. Elles insistent sur un message central : évacuer tôt avec un nourrisson, avant que l'urgence ne soit totale, car les centres d'évacuation sont souvent bondés et peu adaptés aux besoins spécifiques des bébés.
Concernant les feux de forêt justement, l'ABM cite des données rassurantes issues des feux de brousse australiens de 2019-2020 : les niveaux de polluants (hydrocarbures aromatiques polycycliques) retrouvés dans le lait maternel des mères exposées à la fumée restaient faibles, sans trace de plomb, chrome, nickel ou aluminium. Les mères peuvent donc être rassurées sur la sécurité de leur lait même après une exposition à la fumée d'incendie ; en revanche, la déshydratation et les tétées manquées liées à la chaleur et à la précipitation de l'évacuation restent le vrai risque à surveiller.
Pour les familles avec des nourrissons de plus de 6 mois en cas de crise extrême et si la préparation du lait infantile est vraiment impossible, l'ABA mentionne que du lait de vache entier longue conservation peut être utilisé comme solution temporaire de très courte durée. L'ABM précise que le lait animal peut être proposé aux nourrissons non allaités de plus de 6 mois en complément d'aliments solides adaptés jusqu'à 12 mois, en gardant à l'esprit un risque accru de carence en fer qui justifie une supplémentation adaptée.
Rôle des IBCLC en situation d'urgence
Du côté britannique, la réponse à la crise ukrainienne a mis en lumière le rôle concret des IBCLC en situation de déplacement massif. Les Lactation Consultants of Great Britain (LCGB) et le World Breastfeeding Trends Initiative (WBTi) UK ont coordonné une réponse intégrée : mise en réseau de professionnels, ressources en plusieurs langues, groupes de soutien en ligne disponibles 24h/24. Helen Gray souligne que le soutien clinique spécialisé (et non les dons de lait en poudre) est ce qui protège réellement les nourrissons en contexte d'urgence.
Une leçon forte ressort de l'expérience ukrainienne, également reprise par l'ABM : l'alimentation du nourrisson et du jeune enfant (IYCF-E) a d'abord été sous-estimée dans la réponse internationale, et une bonne implantation de l'Initiative Hôpital Ami des Bébés (IHAB / BFHI) avant le conflit a nettement facilité la résilience des mères et des professionnels une fois la guerre commencée.
Espaces mère-bébé et abris d'urgence
L'ABM détaille un dispositif encore peu connu en France : les "espaces mère-bébé" (Mother-Baby Areas, aussi appelés "Baby Friendly Spaces" ou "Baby Tents"), utilisés depuis la crise des Balkans à la fin des années 1990. Ce sont des lieux sûrs et accueillants, installés dans des bâtiments existants (écoles, lieux de culte, structures de santé) ou sous tente, où les mères et autres personnes qui s'occupent de jeunes enfants peuvent se reposer, se rencontrer, accéder à des soins et à un soutien psychologique, et recevoir de l'aide pour nourrir leur enfant.
Une étude menée par Action Contre la Faim dans des camps de réfugiés au Cameroun a observé, chez les mères fréquentant ces espaces, moins de difficultés d'allaitement et une meilleure interaction avec leur bébé. Ces espaces peuvent aussi servir de cadre pour un accompagnement à la relactation ou à l'allaitement par une autre femme, ainsi que pour une distribution encadrée de lait infantile (à condition de bien dissocier, dans le temps ou l'espace, ce type de soutien du soutien à l'allaitement, pour ne pas décourager ce dernier).
Dans les abris d'urgence plus généralement, l'ABM recommande un repérage rapide, dès l'arrivée, des besoins de chaque famille avec un nourrisson : mères en difficulté d'allaitement, mères et bébés séparés, mères dépendantes du tire-lait, nourrissons non allaités ou en alimentation mixte, enfants orphelins. Les familles avec nourrissons devraient être prioritaires dans les files d'attente pour l'eau et la nourriture, et disposer d'un espace privé pour allaiter ou tirer leur lait, avec le niveau d'intimité que la mère souhaite selon ses repères culturels.
Informations spécifiques selon le type de catastrophe
L'ABM propose des repères utiles propres à chaque type d'événement :
Tempêtes de neige / coupures de courant prolongées : le principal risque concerne les mères qui tirent exclusivement leur lait et les réserves congelées ; en l'absence de tire-lait manuel ou d'eau chaude, privilégier l'expression manuelle ou la mise au sein directe.
Incendies : rassurance sur la qualité du lait malgré l'exposition à la fumée (voir plus haut) ; vigilance sur la déshydratation et les tétées manquées liées à la précipitation.
Séismes : risque de séparation mère-bébé, répliques répétées, habitat temporaire prolongé ; le contact peau à peau aide à maintenir la chaleur et le calme du nourrisson.
Inondations : contamination fréquente de l'eau par des eaux usées ou des toxines chimiques, ce qui renforce l'intérêt protecteur de l'allaitement contre les diarrhées ; les mères qui tirent exclusivement leur lait sont particulièrement à risque et devraient être accompagnées vers l'allaitement direct dès que possible.
Conflits armés : les besoins nutritionnels des enfants deviennent un enjeu de longue durée ; les violences basées sur le genre viennent s'ajouter aux autres freins à l'allaitement exclusif.
Accidents nucléaires : le Groupe IFE recommande, dans l'immense majorité des cas, de poursuivre l'allaitement ; l'iodure de potassium est recommandé aux mères et enfants allaités si les autorités le préconisent.
Épidémies : la priorité va au maintien de l'allaitement et du contact mère-enfant tant qu'aucune donnée solide n'indique le contraire pour l'agent pathogène en cause.
Le rôle des professionnels de santé en situation d'urgence
Les sages-femmes, puéricultrices, médecins et consultantes en lactation IBCLC ont un rôle spécifique à jouer avant, pendant et après une crise.
Avant : informer les familles sur la préparation du kit d'évacuation et les rassurer sur la robustesse de la lactation face au stress ; promouvoir l'allaitement comme un geste de préparation aux urgences, y compris dans les zones à risque saisonnier ; soutenir l'Initiative Hôpital Ami des Bébés.
Pendant : identifier les mères allaitantes dans les dispositifs d'accueil, créer ou signaler des espaces calmes pour téter, proposer un soutien à la relactation si nécessaire, et savoir répondre avec bienveillance — sans jugement ni pression — aux demandes de lait infantile.
Après : accompagner les familles qui ont temporairement interrompu l'allaitement et souhaitent le reprendre.
Le rôle du don de lait informel mérite aussi d'être mentionné (je l'évoque dans cet article.). Dans certaines situations, une mère allaitante de l'entourage peut nourrir un nourrisson dont la mère ne peut temporairement pas allaiter. Cette pratique ancienne, encadrée par le bon sens et la confiance mutuelle, peut sauver des vies. Elle ne remplace pas un accompagnement professionnel, mais elle fait partie des ressources humaines disponibles. L'ABM rappelle qu'un dépistage VIH, quand il est réalisable, reste la précaution essentielle dans ce contexte.
Le Groupe IFE, comme l'ABM, recommande également de donner priorité, dans les dispositifs d'aide d'urgence, aux mères allaitantes pour les rations alimentaires, l'accès à l'eau et le logement : car leurs besoins nutritionnels propres conditionnent la santé de leur nourrisson.
Conclusion : l'allaitement, un ancrage en période de crise
Au-delà de sa valeur nutritionnelle et immunitaire, l'allaitement remplit une fonction souvent sous-estimée en situation d'urgence : il maintient le lien entre la mère et son bébé, régule le stress des deux, et apporte une continuité dans un contexte de rupture totale. L'ocytocine libérée lors de la tétée abaisse l'anxiété maternelle. Le contact peau à peau régule la température du bébé et stabilise ses constantes. Et l'allaitement est un véritable outil de régulation émotionnelle.
Se préparer à une situation d'urgence, c'est aussi préparer son allaitement à y résister. Cela commence par connaître les gestes d'expression manuelle, par avoir un kit d'évacuation adapté, et par savoir que le stress ne fait pas disparaître le lait. Les données scientifiques et l'expérience des crises passées convergent sur un même message, aujourd'hui porté haut et fort par l'ABM elle-même : soutenir l'allaitement en situation d'urgence, c'est protéger les nourrissons les plus vulnérables, et plus une population compte de mères qui allaitent avant la crise, plus elle sera résiliente le jour où la crise survient.
Sources et références
Élise Armoiry pour IPA / info-allaitement.org "Nutrition du jeune enfant et situations d'urgence"
Bartick M, Zimmerman DR, Sulaiman Z, et al. Academy of Breastfeeding Medicine Position Statement: Breastfeeding in Emergencies. Breastfeed Med 2024;19(9):666–682.
Groupe IFE (Infant Feeding in Emergencies Core Group) . Operational Guidance on IYCF-E v3.0, 2017
Australian Breastfeeding Association (ABA) . Bushfire Emergencies Project, breastfeeding.asn.au/disaster-support
Lactation Consultants of Great Britain (LCGB) . lcgb.org/resources/infant-and-young-child-feeding-in-emergencies-iycf-e
WBTi UK . ukbreastfeeding.org/ukraine-iycfe-resources
UNICEF / IFE Core Group . recommandations sur les dons de substituts de lait maternel en urgence
Sources bibliographiques conservation du lait maternel: CDC, Kellymom, ABM Protocol 8 (2017), ABM Position Statement on Breastfeeding in Emergencies (Bartick et al., 2024)




Commentaires